Perspectives phénoménologiques sur l’expérience musicale

19 janvier 2025

Perspectives phénoménologiques sur l’expérience musicale

Sujet : La spécificité de l’expérience musicale en s’appuyant sur les données phénoménologiques de Maurice Merleau-Ponty dans son livre Phénoménologie de la perception (1945)

Maurice Merleau-Ponty

Introduction

La phénoménologie est un courant de pensée du XXᵉ siècle fondé par le philosophe Edmund Husserl. Il s’agit d’un courant qui met « hors circuit » la nature physique, les sciences empiriques de la nature, les sciences expérimentales et les sciences eidétiques. Elle tire son nom de sa démarche, qui est d’appréhender la réalité telle qu’elle se donne. « La phénoménologie est une discipline purement descriptive qui explore le champ de la conscience transcendentalement pure à la lumière de la pure intuition » (Edmund Husserl). C’est une philosophie qui écarte toute interprétation abstraite et qui cherche à décrire les phénomènes perçus tels qu’ils sont. Cependant, il ne s’agit pas de l’étude des phénomènes mais de celle des essences (essence de la conscience, de la perception). On étudie le rapport du sujet à l’objet et au monde qui l’entoure, dans Phénoménologie de la perception (Maurice Merleau-Ponty, 1945) « la perception est définie comme l’activité de l’esprit par laquelle un sujet prend conscience d’objets et de propriétés présents dans son environnement sur le fondement d’informations délivrées par les sens » (Wikipédia, Phénoménologie de la perception). La méthode phénoménologique veut démontrer qu’il existe une relation essentielle entre la conscience et le monde, le phénomène existe uniquement s’il y a une conscience pour le percevoir. On parle d’intentionnalité de la conscience (rapport du sujet vers le monde). Ainsi, l’approche phénoménologique aborde l’individu dans sa globalité, son unicité et sa subjectivité. Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) est un philosophe, théoricien de l’art et professeur français du XXème siècle. Il obtient un doctorat en lettres en 1945 avec ses travaux sur La structure du comportement (1942) et Phénoménologie de la perception (1945) à la Sorbonne. Il est le successeur de la phénoménologie de Edmund Husserl, philosophe prussien fondateur du courant (1859-1938) ainsi que de Martin Heidegger, philosophe allemand élève de Husserl (1889-1976). Dans l’avant-propos de son livre Phénoménologie de la perception (1945), Merleau-Ponty répond à la question : « Qu’est-ce que la phénoménologie ? ». Il constate qu’un demi-siècle après les premiers écrits de Husserl, la question est « loin d’être résolue ». Il pourrait considérer la méthode transcendantale d’Edmund Husserl (qui a pour idée que dans la relation sujet/objet, il faut partir du sujet et non de l’objet) comme étant une philosophie complètement différente de celle d’Heidegger, qui lui, traite davantage de phénoménologie de l’existence et herméneutique. Il propose dans Être et Temps (1986), une réflexion sur la condition de l’homme face au temps et à la mort. Cependant pour Merleau-Ponty, ces points de vue ne sont pas opposés ; avec une analyse approfondie, ils peuvent se compléter. Dans Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty démontre que le corps ne peut être considéré comme un simple objet car il est à la fois corps sensible et sentant, autrement dit objet et sujet. Nous allons voir au cours de notre développement comment ces deux approches sont utilisées par Merleau-Ponty. Nous allons également approfondir l’idée du corps à travers le temps, le monde perçu ou encore la sensation (on parle d’expérience) et comment l’expérientalité musicale est soumise à ces approches.

Expérience

Préalablement, il est important de définir certains termes. Notre sujet portant sur la spécificité de l’expérience musicale en s’appuyant sur les données phénoménologiques, il faut savoir que l’expérience phénoménologique se base sur l’analyse directe de l’expérience vécue par un sujet (contrairement à l’expérience du réel qui veut privilégier l’observation des faits, du réel concret, comme point de départ de la connaissance). L’expérience est : « la manière dont nous sommes conscients de quelque chose », « c’est une manière d’être conscient » (Romano, 2010). Par le terme conscience nous entendons qu’il s’agit de la relation intérieure qu’un être établit avec lui-même et le monde dans lequel il vit. L’expérience est la médiatrice entre ces deux faces et joue un rôle de connecteur entre eux mais les sépare également en se tenant entre eux.

Corps

La première expérience est celle de notre corps dont toutes les autres vont utiliser les résultats acquis

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945

On comprend que c’est grâce à notre corps comme sujet percevant et de l’espace (qui l’entoure et qu’il contient) que l’on peut vivre une expérience et que l’on crée notre monde. Il est important de définir le corps car, le corps propre, ou corps phénoménal, représente le vécu et l’expérimentation, alors que par opposition, le corps objectif représente le physique et l’aspect biologique. Le corps qui perçoit (corps propre) et le corps comme matière (corps objectif) sont à eux deux le corps humain. D’un côté, le « je », en tant que moteur de la subjectivité et d’un autre côté, le « il » en tant qu’objet d’espace et de temps. Ainsi, le corps est sujet et objet. Le corps propre est celui qui nous intéresse plus particulièrement.

Espace

Merleau-Ponty explique que depuis Kant, l’espace n’est plus le milieu dans lequel se dispose les choses, mais le moyen par lequel la position des choses devient possible. Il prend l’exemple d’un cube. Nous ne pouvons en voir les six faces mais nous percevons son unité et son essence, même si l’imagination et le mouvement corporel me permettent de me le représenter dans sa globalité, il faut prendre en compte l’idée d’enfermement. Le cube est un « contenant », dont l’objet est d’« enfermer » un morceau d’espace. Il en est de même pour le corps donc « Le corps est l’espace ». (Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty) et il n’est pas comme les autres sujets-objets car il n’est pas séparé d’eux par une simple distance. Il est le centre des distances et des directions de cet espace.

Musique

L’existence de la musique en tant que phénomène est une liaison de l’espace (le sonore) et du temps (celui que je vis, temps phénoménologique et celui qui se déroule objectivement, temps cosmique, selon Husserl). La musique est une organisation du sonore dans le temps. L’expérience est à la base de l’existence musicale puisque c’est par elle que celle-ci se réalise, c’est parce que l’individu fait l’expérience de la musique que celle-ci existe en tant que telle. Dans un premier temps, comme socle absolu, pour qu’une expérience soit vécue, elle a besoin d’un cadre spatio-temporel (assujetti à la perception phénoménale d’un être). Et, au sein de ce cadre s’articulent des corps (le mien et celui d’autres, qui sont objets) et un événement (« Ensemble des faits qui créent telle ou telle situation », Larousse) le tout constituant un monde. L’objet dévoile sa réalité en se donnant à vivre en expérience à un sujet dans sa subjectivité. La musique est un objet existant dans le monde et le corps est à la fois sujet et objet de l’existence : « nous sommes nous-mêmes celui qui tient ces bras et ces jambes, celui qui à la fois les voit et les touche » (Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty), mais aussi de l’existence musicale. Vivre une expérience, c’est donc y participer en tant que corps-objet. Au cours d’une interprétation musicale, par essence, j’incarne et je projette corporellement et donc je possède et suis assujettie à la musique. On peut également parler de l’expérience musicale comme la médiatrice et séparatrice de ma façon d’être (projection corporelle) et ma façon d’avoir la musique (incarnation). Elle est donc ma manière d’être consciente de l’événement musical. Se concentrer sur l’expérience, c’est observer « ce qui est » dans le « ce qui est ». Puisque « ce qui est » doit toujours être dans quelque chose (le sujet dans le monde, l’incarnation dans le corps…). Donc vivre une expérience, c’est visiter l’existence de quelque chose, et être visité par ce quelque chose.

Le monde perçu

Si la musique est considérée comme un événement, c’est parce qu’elle fait partie du monde. L’expérience musicale doit son existence au sujet qui la réalise dans l’instantanéité : « le monde est non pas ce que je pense, mais ce que je vis » (Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty, 1945). Le monde n’est pas un contenant mais la manière d’être qui est celle de l’être humain, selon la pensée herméneutique d’Heidegger. Dans l ‘expérience musicale (à titre d’expérience phénoménale), la musique engage le corps par des actes et s’accomplit à travers lui. Elle dévoile l’être à travers des postures, une interprétation qui met en scène un vécu et fait émerger un monde correspondant au lieu de réalisation. L’incarnation représente le caractère principal de l’expérience musicale, elle est la rencontre entre le « je » soit les vécus de l’homme (Heidegger emploi le terme Dasein pour représenter son existence) et la musique à l’intérieur de mon corps dans le présent de cette expérience et réunissant tous les temps de mon expérience antérieure. Ainsi se créer l’œuvre telle que je finis par la percevoir, « mon œuvre ». Pour chaque sujet, l’événement musical est vécu de manière propre. De ce fait, le monde détient « tout de ce qui est pour nous » (L’œil et l’esprit, Merleau-Ponty, 1964). Comme vu précédemment, au sein de ce monde se trouve un sujet. On peut parler d’intentionnalité puisqu’il s’agit d’une intention définit par la relation monde-homme. En effet, l’expérience individuelle doit son existence à la possibilité du sujet d’expérimenter les expériences du monde. Toute expérience est donc avant tout celle du monde. Le corps et le monde sont un ensemble. Le corps vit en communion et se lie à travers l’espace et le temps avec les autres corps et les choses au sein de ce monde. Et, c’est parce que « nous interrogeons notre expérience, précisément pour savoir comment elle nous ouvre à ce qui n’est pas nous » (L’œil et l’esprit, Merleau-Ponty, 1964) que nous tissons des liens « dans la chair du monde » (Merleau-Ponty) avec les autres et les choses. Cependant, c’est le sujet lui-même qui révèle le monde : « c’est moi qui fait être pour moi » (Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty, 1945). Selon Merleau-Ponty mon existence ne dépend pas des autres mais va vers eux même si l’événement ne peut avoir lieu sans eux. En effet, le savoir passe par mon expérience mais aussi par les autres car la subjectivité se situe également dans un cadre historique et social. De fait, la musique n’est pas moi directement, mais existe parce qu’elle fait partie du tout au sein duquel je suis. C’est mon appartenance au monde (attitude naturelle selon Husserl) qui exprime mon existence et crée l’existence musicale. Ainsi, l’expérience musicale se présente dans le monde en tant qu’événement et au sein du sujet qui la réalise.

Analyse de la chose intersensorielle

Après avoir exploité le rapport corps/expérience musicale, nous pouvons aborder le côté inter sensoriel de cette expérience. Merleau-Ponty explique qu’on ne trouve pas un sens à l’objet à partir de notre expérience passée (souvenirs) mais que c’est d’abord grâce au sens de l’objet perçu que je peux associer ce sens à mes souvenirs. Donc l’objet a son sens propre, il veut lui-même dire quelque chose. Heidegger parle d’objet ontologique. Il faut, dans un premier temps, voir la réalité globale de la chose. Chercher un sens à l’expérience revient donc à la réduction (idée Phénoménologie tirée de la pensée de Husserl) des faits et objets du monde à ce qu’ils sont. Dans une œuvre, un poème, un tableau, une musique, il y a énormément de sens. Par exemple, dans le langage, il y aura en plus des mots, un ton, un accent, des gestes. Il y a une seconde existence de l’œuvre. Cézanne disait qu’un tableau peut contenir à lui seul l’odeur d’un paysage. Et c’est ce sens profond qui révèle la manière d’être fondamentale de la chose. Tout comme le corps humain, il y a le support, objet qu’est l’œuvre, et l’espace immense qu’elle renferme. Ainsi, Merleau-Ponty compare le corps humain à une œuvre d’art plutôt qu’à un objet. « Même lorsqu’il n’est pas un organisme « conscient » à proprement parler, par son initiative l’organisme, par les mouvements de son corps, donne toujours déjà une certaine forme, une certaine configuration à son environnement ». (Florence Caeymaex)

Conclusion

Nous avons abordé le phénomène d’expérience musicale à travers la pensée de Merleau-Ponty. La musique n’est pas toujours tangible, par exemple, lorsqu’on écoute une chanson à la radio, au-delà de l’imaginaire qui se crée autour d’elle, il y ce côté intuitif par notre réaction et réception envers et vis à vis d’elle (en tant que corps et objet). Cette réaction et cette réception ne sont possible que grâce au sens propre de l’œuvre, ce qu’elle est elle-même et veut dire d’elle-même. C’est son sens qui prime avant tous les autres. Mais pour que l’expérience musicale existe, il faut également un cadre spatio-temporel animé par un corps (sujet) et un événement, eux même résultant d’un monde et tous trois dépendant les uns des autres. L’événement musical qui se donne à vivre s’incarne en un sujet dans l’instantanéité de l’expérience. On parle d’expérience phénoménale car il s’agit du vécu du sujet en tant que corps au centre de l’expérience. Le corps est donc sujet et objet expérentiel. Cependant, « l’expérience est toujours expérience du monde » (Patočka, 1995). Toute activité humaine et rencontre est régit par le monde. Ainsi, ce qui fait l’existence musicale, c’est mon inscription au sein du monde, c’est par l’expérience que j’ai de l’existence musicale que je la réalise. En ce qui concerne la perception de la musique elle « m’apparaît de prime abord comme un produit sonore dont je fais l’expérience ; elle m’apparaît également dans ce que je peux lui attribuer comme signification, en ce qu’elle se présente à moi comme une réalité ; enfin, elle m’apparaît comme un objet existant dans le monde, au-delà même de ce qu’elle peut être conçue, vécue et perçue comme réalité pour moi ». (Sylvain Brétéché, 2013).

Bibliographie

• Merleau-Ponty, Maurice (1945). Phénoménologie de la perception, Œuvres, Paris : Quarto-Gallimard.

• Heidegger, Martin (1986). Être et temps, Paris: Gallimard.

• Romano, Claude (2010). Au cœur de la raison, la phénoménologie, Paris : Gallimard.

• Merleau-Ponty, Maurice (1964). L’œil et l’esprit, Paris : Gallimard.

• Patočka, Jan (1995). Papiers phénoménologiques, Grenoble: Éditions Jérôme Millon.

• Brétéché, Sylvain (2013). L’incarnation musicale comme principe expérientiel, AMU – Aix-Marseille Université (LESA – CLEMM).

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