Expérience musicale d’un clair de lune (partie 1)

Introduction d’un Clair de lune
Dans cet écrit, je cherche à développer ma propre expérience musicale autour du morceau « Clair de Lune » de Claude Debussy.
La Suite bergamasque est une suite pour piano du compositeur français Claude Debussy publiée en 1905. Il s’agit d’une des œuvres les plus célèbres du compositeur. Elle compte quatre mouvements : Prélude, Menuet, Clair de Lune et Passepied. Le troisième mouvement “Clair de lune” est le plus célèbre, en ré bémol majeur, sur un tempo andante très expressif et joué essentiellement pianissimo. L’œuvre est un écho au poème de Paul Verlaine, Clair de lune publié en 1869 dans son deuxième recueil, Les fêtes galantes. Les alternances entre intensité émotionnelle forte et grande distance en font un chef-d’œuvre de l’époque impressionniste.
Le titre « Bergamasque » fait écho à la ville de Bergame, en Italie, connue pour ses danses folkloriques. Cependant, Clair de lune invite davantage à la rêverie et à la tendresse qu’à la danse. Le mot « bergamasque » est utilisé dans la deuxième ligne du poème de Verlaine, ce qui semble lier Clair de lune au reste des œuvres composants la suite (Prélude, Menuet et Passepied).
Expérience musicale au présent
Mon expérience musicale d’un clair de lune se déroule à Prague en été 2023, au théâtre Rudolfinum. Une pianiste interprétait le célèbre morceau de Debussy.
Il faut comprendre que je suis d’abord là où la musique m’emmène. Grâce à elle, je perçois l’instant d’une seconde des choses que l’univers ne partage qu’avec l’expérience. Je découvre quelque chose qui ne m’appartient pas, pas encore. Je découvre la musique telle qu’elle se donne et de cette manière j’observe la musique de quelqu’un, ses pensées qui se transformeront plus tard en les miennes. Il s’agit donc d’une première impression. Ce qu’il y a de particulier avec l’expérience, c’est qu’une intimité se crée dès cette première rencontre, avant même d’associer l’œuvre à mes expériences antérieures.
Unicité du morceau
La pièce originale ne pouvait pas voir le jour puisqu’elle était interprétée par une autre que Debussy et que les éléments au sein du cadre spatio-temporel comme les respirations, les soupirs et les chuchotements, formaient l’unicité de la représentation au présent. C’était certes du Debussy mais qui mettait en scène de nouveaux personnages. Cependant, la structure de l’œuvre reste la même : bien qu’il n’ait pas de structure formelle, elle peut être divisée en trois parties.
Le Rudolfinum dégageait une atmosphère intime car il s’agissait d’une pièce initialement prévue pour de la musique de chambre. Clair de lune fut joué par une pianiste sans accompagnement. Les décors majestueux, marqués notamment par les nombreuses dorures, donnaient l’impression que la représentation à venir serait pompeuse, ce qui ne fut pas le cas. La luminosité s’abaissa et le morceau commença.
Rôle de l’interprétation

Le jeu et la gestuelle de la pianiste dégageaient quelque chose de calme avec un andante très expressif qui évoquait la nostalgie de l’enfance et la rêverie. Les accords (sixtes) présents dès la deuxième mesure donnaient à la fois un côté capricieux, pur et enfantin au morceau. L’utilisation d’une pédale procurait une sensation d’espace (j’utilise le mot espace pour représenter à la fois la place et quelque chose de lunaire, en rapport avec les planètes).
La musique exprimait la tendresse. Le tempo rubato me faisait glisser sur la mélodie, la pianiste jouait lentement, accélérait, jouait plus fort puis décélérait et appuyait sur les touches plus doucement mettant nos émotions en ébullition. Je vivais la mélodie que j’entendais clairement s’exprimer, elle me donnait la sensation qu’une voix humaine chantait. Par la suite, une accélération avec accords plaqués (notes jouées en même temps) venait percuter le rêve et peu à peu les notes montaient en crescendo en continuant de troubler l’image de tendresse de départ. La posture de la pianiste changeait, elle se redressait, comme si elle grandissait. Enfin, la diminution molto avant le deuxième mouvement venait calmer légèrement le mouvement. Le spectateur oscillait entre douceur et sensations fortes.
Une mélodie qui trouble
Le deuxième mouvement était plus passionné. La pianiste, en allant plus vite, faisait tanguer son corps et fermait parfois les yeux. Elle était transportée. Je découvrais une nouvelle mélodie qui tirait son caractère de cette note bleue sur le do qui était abaissée d’un demi-ton pour devenir do bémol soit le 7ᵉ degré qui évoquait la tristesse et la nostalgie (utilisé dans le jazz). Les croches se transformaient en doubles croches, le mouvement devenait un pocco mosso. De grands arpèges à la main gauche se succédaient et renforçaient l’intensité de ce manège à fortes sensations. Ensuite, une franche accélération faisait naître un mélange entre angoisse, innocence et rêve. Je ressentais une forte instabilité car je ne savais plus exactement ce qu’il fallait ressentir.
Espace temporel et expérience

À ce moment, j’avais également le sentiment que le temps passait de manière accélérée, comme un film avec un paysage inerte qui verrait défiler jours et nuits de manière extrêmement rapide. Mon temps n’était pas vécu comme le temps réel lors de cette expérience. Je ne le percevais plus tel qu’il était mais tel que l’expérience me le donnait.
Je sentais l’exaltation qui montait, la tonalité changea et ré bémol devint do dièse, ce qui donna encore plus de poids à cette agitation, c’était le point de plus grande intensité du Clair de lune. Cette forte émotion s’apaisa rapidement mais laissa des spectres vibratoires qui restèrent et planèrent comme des souvenirs. La mélodie jonglait encore entre sensations fortes et calmes. La basse semblait en désaccord avec la mélodie. Comme si l’une fuyait l’autre. J’étais donc plongé dans un sentiment d’incertitude lorsque les basses poursuivaient les aigus. Le retour en ré bémol avec un calmato et la pédale de Vᵉ degré vinrent restabiliser le morceau et me ramenèrent vers la rêverie de départ caractérisée par un glissement chromatique.
La fin d’un tout
C’était la fin du morceau mais c’était surtout la fin de quelque chose.
Le troisième mouvement fut un retour à l’espace et la rêverie du début. La mélodie du commencement faisait son retour. L’instrumentiste élargissait ses mouvements tout en les ralentissant dans une forme d’apesanteur comme pour nous faire planer avec elle. La rigidité que son corps avait gardé sur le deuxième mouvement se dissipait totalement, elle semblait relâcher une tension.
J’ai vécu une sorte de recommencement dans l’arpège final, d’autant plus que la pianiste retrouvait son sourire presque enfantin de départ et toute sa tendresse se sentait dans son jeu. Après les premières mesures douces, une nouvelle couleur arriva avec la basse qui montait et les aigus qui devenaient plus lumineux. A l’écoute, je percevais de nouveau un souvenir nostalgique et enfin le son diminua jusqu’à son extinction complète (morendo). La pianiste se courbait peu à peu sur elle-même comme si elle disparaissait en même temps que le son. C’était la fin du morceau mais c’était surtout la fin de quelque chose.
Un Clair de lune non figé
Clair de lune est un morceau très expressif grâce à ses nombreuses nuances. Ainsi, il est difficile à jouer. Une complexité s’ajoute également à travers l’aspect répétitif de l’œuvre. Au commencement du deuxième mouvement, l’artiste a accéléré par rapport aux indications de Debussy, je ne sais pas si c’était voulu. Le morceau était tout à fait différent sur ce passage car l’ivresse causée par l’exaltation fut directe et non progressive. Preuve qu’une partition n’est jamais figée.
Au sein de ces instants suspendus dans le temps, j’ai pu vivre une aventure, celle de l’expérience musicale d’un clair de lune.
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