Expérience musicale d’un clair de lune (partie 2)

Être l’objet et le sujet
Dès les premières notes qui composaient mon expérience musicale d’un clair de lune, je m’étais mise à pleurer d’abord de joie puis de tristesse. Un peu plus tard, quand j’essayais de mieux comprendre, je ne savais pas si c’était ce qu’il se passait maintenant , en dehors de mon corps, ou si c’était mon avant, mes souvenirs qui remuaient mon intérieur. Sans doute les deux car j’étais actrice de cette expérience grâce à ma perception du monde au présent et à mon vécu antérieur. J’étais l’objet mais également le sujet en tant que corps percevant. Et pour davantage l’expliquer, j’avais des frissons, ces frissons partaient de mon corps, qui était donc le sujet mais également l’objet puisque que je voyais ces frissons. Il était celui qui donnait et qui recevait.
L’œuvre avait 3 facettes, sa représentation directe, mon ressenti face à elle, et mon ressenti face aux réactions de mon corps.
« La première expérience est celle de notre corps dont toutes les autres vont utiliser les résultats acquis »
Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception
Et c’est grâce à ce corps comme sujet percevant et à l’espace qui m’entourait que j’ai pu vivre une expérience et que je peux encore, à l’heure actuelle, créer mon monde.
Mon avant
Un peu après le début de la représentation, j’ai été ramené à mes souvenirs d’enfant, à des moments tendres, j’avais l’image de ma mère qui me coiffait. Je regrettais ces moments-là. Les aiguës de la pièce représentaient ma voix d’enfant et donc un passé qui faisait toujours partie de moi. J’étais nostalgique. Mon corps me demandait de chanter, comme pour le raconter ou plutôt me raconter. J’étais donc pleinement entrée dans le ressenti phénoménologique.
Dans le deuxième mouvement, l’accélération a créé une forme d’angoisse chez moi, en fond la douceur était toujours présente mais un côté plus inquiétant faisait son apparition et provoquait une certaine instabilité.
Mon maintenant
Je me suis positionnée au centre de ce mouvement parce que je l’ai associé aux début des épreuves difficiles de la vie, à la sortie de l’enfance et donc à la découverte réelle de ce monde. Le crescendo représentait la montagne de l’existence, celle qu’il faut gravir pour atteindre ses objectifs. Changer, accélérer, souffrir, aimer, tout ceci occasionnait une douce violence.
Mon après
J’ai même imaginé mon futur, je voyais la vie passée, les réussites, les défaites, des enfants, une maison, un travail. Je me voyais courir derrière l’existence. Je savais que je n’avais pas encore dépassé cette étape et j’ai eu peur du poids que portait en elle celle que je considérais comme ma réussite. Pour moi, le mot qui représente le mieux cette partie est : évolution. Je m’étais illustrée la vitesse du temps qui passe mais qui gardait avec lui une partie de l’enfant que j’étais et qui ne saurait jamais me quitter. Cette lueur d’espoir, ce caractère inné. Comme si dans le changement il y avait toujours une racine qui créer une force et l’unicité de ce que je suis. Il y aura toujours plusieurs vies dans celle d’aujourd’hui qui feront d’elle ce qu’elle est, chacune différente mais qui m’appartiennent, chacune me permettant de posséder pleinement mon existence.

Vivre l’expérience à tous les temps
Je sentais que la basse était en désaccord avec la mélodie, en bas le passé en haut le présent. Ils étaient reliés mais n’avançaient pas ensemble. Ils se fuyaient sans savoir se séparer.
A cet instant, j’étais dans le passé, car on existe encore dans ce qui n’est plus et ainsi on peut revivre ce qui n’est plus. Lorsque nous prenons passé et présent, il s’agit de deux temps qui ne peuvent se réaliser au même moment mais qui ne sauraient fonctionner sans leurs liens.
J’ai donc revu un monde qui n’existait plus mais qui continuait de se créer à l’intérieur de moi. J’ajoutais forcément du présent dans les souvenirs du passé, ils ne pouvaient rester tels qu’ils étaient, puisqu’ils étaient le fruit de l’addition de toutes mes expériences antérieures et actuelles représentant mon “maintenant”. Donc ce “maintenant” ne pouvait être ce qu’il était sans toutes ses expériences passées.
La montée chromatique allant extrêmement haut et où les notes suppliaient presque de redescendre exprimait, pour moi, le moment où j’aurai accomplis mon but. L’enfant était devenue adulte et a vu sa vie s’accélérer mais en vieillissant, elle ralentira sagement. Une réminiscence de la deuxième partie formait une courte coda et la pièce se termina dans la hauteur dans laquelle elle avait débuté. J’ai ressenti une forme d’apaisement, mes sentiments se réordonnaient. A la fin du morceau, tout était devenu plus léger et ainsi j’étais prête à ce qu’il prenne fin.
Un jeu de sens
Certes, j’entendais les sons du piano et je voyais la prestation mais je ressentais également la chaleur du soleil sur ma peau, je goûtais une glace à la fraise, je sentais l’odeur de la pluie et celle des fleurs. J’étais donc dans un endroit qui m’était tout à fait propre. Mes ressentis me ramenant au passé et se mêlant au présent soulevaient une question. Le temps et l’espace réels existaient-ils pour moi lors de mon expérience ? Je voyageais en dehors du temps, puisque je vivais une expérience qui se situait entre mes souvenirs et la pièce qui se jouait.
Mon expérience au milieu des autres

J’étais à un endroit ou seule moi pouvais me trouver, comme chaque personne de la salle pouvait se trouver elle-même. J’empruntais le chemin d’une forêt, puis celui d’un désert. Peut-être mon voisin était-il en train de courir dans des champs ? J’étais ici et ailleurs, ou plus précisément, entre ici et chez moi. La pièce en elle-même jouait son rôle sur le temps, elle le ralentissait et l’accélérait notamment grâce à son jeu de nuances. A mon sens, il s’agit d’une preuve que le temps, qui était le mien, n’était pas calqué sur le temps réel lors de l’expérience. Le temps et l’espace existaient mais à ma manière.
Dans ce cadre qui semblait m’appartenir, j’ai regardé les autres. Une femme pleurait, comme moi. Ses larmes n’étaient pas versées pour les mêmes raisons mais provenaient de la même source. Nous avions ça en commun, le monde. Ensemble, nous pouvions dire que nous avions vu la même œuvre, que nous avions vécu une expérience, mais que nous la ressentions chacune à notre manière. Nous avions vu ensemble et perçu séparément. Cela nous rapprochait, nous nous comprenions à travers le fait d’avoir toutes deux un ressenti. Ainsi, notre expérience était basée sur notre façon d’être conscientes du morceau.